13 juillet 1458
Dame Frénégonde
Sheo
Le soleil tapait dur depuis quelques heures. Au verger, où le vent se faisait rare, l'air était littéralement étouffant. Les rares travailleurs tentaient de trouver l'ombre sous les arbres, se motivant à l'idée des quelques écus qu'ils allaient gagner. Là, une jeune fille, accrochée à son échelle, suait à grosses gouttes, plissant les yeux sous le soleil de plomb qui l'agressait sans répit. D'un geste mécanique, elle récoltait les cerises qui se trouvaient à sa hauteur, comptant les secondes qui la séparaient de la fin de son labeur. Épuisée, en nage, harassée par la chaleur, elle se consolait en se disant que rien ne valait la sensation que l'on vient d'accomplir un travail bien fait.
Heureusement, cette jeune fille n'était pas Sheo. Allongée à l'ombre d'un arbre, un peu en retrait du verger, elle, se disait plutôt que rien ne valait la sensation d'une bonne sieste au soleil. Alors qu'elle commençait doucement à somnoler, elle fut réveillée par des voix qui semblaient provenir de l'opposé du verger, du côté du champ qui longeait celui-ci. Levant la tête, elle observa alors, un peu plus loin, différentes personnes portant des grands plateaux de bois, des planches, et autre matériel qu'elle ne discernait pas bien d'où elle était. Bien sûr, elle avait élevé la paresse au rang d'art, mais s'il y avait bien une chose capable de vaincre ce trait de caractère, c'était sa curiosité. Un coup d'œil du côté du verger pour vérifier que personne ne la verrait partir, et elle se dirigea vers toute cette agitation. Une jeune femme, accompagnée de quelques gaillards, semblaient occupés à fabriquer quelque chose. Sheo lança un autre regard en direction du verger, où personne ne semblait avoir remarqué son absence. Elle hésita une seconde, n'osant déranger les travailleurs face à elle, d'autant qu'elle aurait du ramasser les fruits avec les autres, mais ne voulant pas faire demi tour non plus. Elle finit par s'assoir en tailleurs dans la paille, pour observer la construction prendre forme sous ses yeux, profitant du fait qu'ils ne l'avaient pas vue. Au bout de quelques minutes, elle vit petit à petit se dessiner face à elle un stand de tir à l'arc. Ayant cette fois complètement oublié la cueillette des fruits, elle se leva d'un bond, les yeux émerveillés, un sourire béat sur les lèvres. Se tortillant sur place, elle n'osait intervenir...
Dame Frénégonde
Sheo
Alors qu'elle tentait de trouver réponse au terrible dilemme qui se déroulait dans son esprit, à savoir choisir entre tirer à l'arc et cueillir les fruits, la jeune... Bon. D'accord. Alors qu'elle tentait de trouver réponse à l'épineuse question "comment faire pour tirer à l'arc sans que cela ne revienne aux oreilles de son frère qui la croyait au verger", la jeune femme se retourna vers elle, son arc à la main, lui demandant si elle voulait essayer.
Euh... Je... Et bien... Oui. Oui !
Rosissant de plaisir, elle saisit l'arc qu'on lui tendait. Et elle était fière, la Sheo, son arc en joue, droit vers la cible. Elle était Robin des Bois, Guillaume Tell en personne, elle défendait les faibles et les opprimés, la veuve et l'orphelin. Les brigands alentour tremblaient en entendant son nom, car sa précision était telle que...
La flèche tomba mollement à ses pieds. Bon, bon... Robin des Bois aussi, avait des ratés, quelques fois. Elle la ramassa, remis en joue, et la lança cette fois à un ou deux mètres d'elle, dans un pathétique "poc". Et puis les brigands, ils sont plutôt minables, dans le coin... Nouvel essai. Qui atteignit enfin la cible... mais pas la bonne... De toute façon, le tir à l'arc, c'est nul. Têtue, un brin vexée, elle saisit une autre flèche et réessaya. Encore. Et encore. Jusqu'à, enfin, comprendre le principe. Un score qui aurait pu être amélioré, mais enfin, au moins, elle touchait sa cible. Toute heureuse, elle rendit l'arc à la jolie rousse, avec un grand sourire.
Merci ! C'est une drôlement bonne idée, d'avoir construit ça ici !
Alexandre
Sheo
L'heure tournait, et il allait être temps de rentrer chez elle. C'est qu'elle y avait pris goût, à venir faire trembler les oiseaux, avec ses flèches. D'accord, on pouvait trouver plus prestigieux, mais au moins, elle faisait trembler quelqu'un. Elle s'apprêtait à repartir, lorsqu'une voix dans son dos l'interpella.
Bonjour Damoiselle !
La voix lui rappelait quelqu'un, sans pour autant qu'elle ne l'ait entendu souvent. Fronçant les sourcils, elle tenta de fouiller dans sa mémoire, avant de se souvenir que se retourner était une solution généralement plus efficace. Tournant la tête, elle reconnut immédiatement le sire Alexandre, qu'elle avait eu le plaisir de rencontrer autours d'un verre, un peu plus tôt.
Bah, après tout, il n'y avait pas vraiment d'heure pour rentrer chez elle...
Vous vous souvenez de moi ? On s'est rencontré en taverne ! Je suis ici comme promis !
Oh ! très joli tir Damoiselle ! La barre va être haute !
A ces mots, la rouquine sourit. Ainsi il avait tenu parole, et elle en était toute ravie, la jeunette. C'est qu'elle l'avait trouvé drôlement sympathique, le messire ! Manifestement, il l'avait vu tirer. Et heureusement pour elle, il l'avait visiblement vue au moment où elle parvenait à atteindre sa cible. Une chance. P't'être même qu'elle pourrait s'vanter un peu, qui sait ? Maintenant qu'elle avait réussi un tir, s'agissait qu'il ne voit pas ses entrainnements désastreux, et il resterait peut-être bien sur cette impression.Tandis qu'il se dirigeait déjà vers le matériel, elle lui répondit, le sourire aux lèvres :
Bien sûr que je me souviens de vous ! Contente de vous revoir aussi promptement, messire !
Elle eut bien envie d'engager la conversation, mais il était déjà concentré sur la cible, et la demoiselle n'osa pas le détourner de son but. Mais le regardant mettre en joue, elle se dit que c'était peut-être bien le moment de lui donner quelques conseils. Après tout, il débutait, ça n'était pas évident, et puis, elle avait réussi quelques jolis tirs. Il aurait sûrement besoin de son aide. Elle s'approcha et lui expliqua brièvement comment viser bien dans l'axe, lorsqu'il décocha sa première flêche. La jeune femme suivait la trajectoire des yeux, s'apprêtant à user de toute sa compréhension envers les premiers tirs maladroits du nouvel archer qui venait juste de tirer.... dans le mille. Sheo resta une seconde suspendue, bouche-bée, les yeux fixés sur la cible.
Waw, c'est...
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase que d'autres flèches fusèrent, presque aussi précises les unes que les autres. Il venait littéralement d'exploser son score ! Le regard encore figé sur la cible finit à grand peine, après quelques longues secondes, par s'en détacher pour se poser sur le jeune homme.
Et bien ! Le moins qu'on puisse dire, c'est que vous êtes bon tireur !
Les gestes et l'esprit ralentis par la stupeur et l'admiration, elle se reprit, et lui sourit plus franchement.
On dirait que vous venez de vous découvrir une vocation !
Ah oui mais. Elle venait de se faire dépasser, là. Comment les brigands alentour allaient-ils la craindre, si elle se faisait doubler comme ça ? Non non non non non. Il n'était pas dit qu'on battrait son score sans qu'elle ne réplique. Non mais. Un petit sourire taquin sur les lèvres, elle reprit son arc qui avait été posé sur le côté. Ça ne se passerait pas comme ça.
C'est qu'il va me falloir d'autant plus de détermination, pour vous battre, messire.
Petit rire à l'égard du jeune homme. Elle avait toujours été joueuse, elle ne pouvait pas s'en empêcher. Seulement là, il allait falloir qu'elle réussisse ses six tirs sans en envoyer un seul dans le nid d'un oiseau au dessus de sa tête, ni dans la cible d'à côté, ni à l'autre bout du champ, comme elle en avait l'habitude. C'est qu'elle voulait qu'il garde d'elle l'image d'une archère pas trop mauvaise. Se concentrant du mieux qu'elle pouvait, elle décocha la première flèche. Ouf. Pas de catastrophe. Un peu plus assurée, elle lança les quatre suivantes, dans des tirs assez précis. Tout se passait bien. Cette fois complètement rassurée, elle décocha, sûre d'elle, le dernier bout de bois. Un peu trop sûre d'elle... Elle suivit sa trajectoire du regard, et l'observa, avec effroi, se diriger tout droit sur le jeune homme qui s'était mis sur le côté, et qui, heureusement, eut le réflexe de se reculer pour l'éviter. La flèche se planta dans un bruit sec dans le sol, à l'endroit même où se trouvaient ses pieds une seconde avant.
Affolée, la jeune fille courut vers lui, bredouillant quelques inaudibles :
Pardon ! Pardon ! Je suis désolée, je... Olala, tout va bien ? Je suis désolée, je ne voulais pas, je...
Et de baisser les yeux, se tortillant sur place, confuse...
Lalys
Alexandre
Dame Frénégonde
Lalys
Sheo
Ayant cette fois pigé la technique, Sheo se retourna immédiatement lorsque la voix d'une jeune femme fraîchement arrivée lui rappela à son tour quelqu'un. Il commençait à faire sombre, mais elle reconnut immédiatement dame Lalys, elle aussi rencontrée en taverne. Faudrait qu'elle songe à aller boire plus souvent, tiens, ça réussissait à sa vie sociale. Lui adressant un chaleureux sourire, elle la salua d'un petit signe de la main.
Oh ! Lalys ! Ça me fait plaisir de te revoir !
Ce n'est que de longues secondes plus tard que les quelques mots qu'elle avait entendu n'atteignirent son cerveau. Bon, d'accord, boire plus souvent n'était peut-être pas une si bonne idée que ça, en fin de compte. Lalys avait parlé à la bourgmestre d'inscription. Inscription ? Il fallait s'inscrire, pour tirer ? Une affiche qu'elle avait vu placardée en ville lui revint alors en mémoire. Mais oui ! Le concours ! Ça, c'était une occasion qu'elle ne manquerait pour rien au monde! Quel meilleur moyen pour terrasser dragons, brigands, et mères qui veulent vous faire manger de la soupe de poisson, qu'un concours de tir à l'arc ? Elle banderait fièrement son arc, avant de mettre en joue face au soleil couchant, dans une concentration que rien ni personne ne saurait... Une autre idée lui vint à l'esprit. Elle n'était pas censée partir se reposer quelques jours ? Sheo fit une petite grimace. Bon. Très bien. Alors disons que c'était une occasion qu'elle manquerait pour rien d'autre au monde que des vacances, et qu'elle terrasserai les dragons s'ils avaient l'amabilité d'attaquer un autre jour. Sautillant jusqu'à la bourgmestre, elle lui demanda :
Dites... Le concours... Il a lieu quel jour ? S'il est après lundi prochain, je veux bien m'inscrire, moi aussi...
Un bruit sec retentit derrière elle, et, se retournant, c'est en sifflant d'admiration que Sheo regarda les flèches de Lalys se planter dans la cible. Elle tirait bien, voila qui allait encore lui ajouter un adversaire coriace.
En attendant, il était plus que temps de rentrer...
Ce n'est que quelques jours plus tard que Sheo retourna sur le stand de tir. La nuit était bien tombée, mais la rouquine d'un naturel insomniaque commençait à s'ennuyer ferme sur sa paillasse. Elle avait alors discrètement plié bagages, et, ne sachant où aller, s'était naturellement rendue là où elle passait une bonne partie de ses journées. Plusieurs flèches était restées plantées sur les cibles, avec un bien beau nouveau record établi. Allez, on retrousse ses manches, et on s'entraine. Elle fit ainsi quelques tirs, profitant de l'absence de vent, et laissa à son tour ses flèches sur la cible. Elle s'apprêtait à rentrer lorsque son pied buta dans un obstacle, sous un arbre, qu'elle n'avait pas vu jusque là. Un obstacle qui lui retourna un grognement mécontent. Écarquillant les yeux de stupeur, Sheo tenta de discerner les formes dans l'obscurité.
Lalys !?
Alexandre
Lalys
Alexandre
Lalys
Alexandre
Sheo
Sa maison. Son chez-elle. Ses quatre murs rien qu'à elle.
Faisant tourner la vieille clé entre ses doigts, Sheo arpentait le chemin de terre qui la conduirait à son nouveau domicile. Oh ce n'était qu'une toute petite bicoque, peu spacieuse, mais c'était chez elle. Du moins, ça allait le devenir. Enfin libre ! Elle allait pouvoir rentrer titubante sans l'air de reproche de son frère qui l'attendait, manger ce qu'elle voulait quand elle voulait, inviter qui bon lui semble, ne se coucher qu'au matin ...
Elle ne s'arrêta pas lorsque ses pas la conduisirent devant la chaumière. Ses doigts jouant toujours avec la clé, son regard, lui, était fixé par delà le terrain, en direction du verger, vers le stand de tir à l'arc. La jeune fille jeta successivement un coup d'œil vers la petite maison qui demandait réparation, puis vers le stand désert. Allons Sheo, ce n'est pas le moment de jouer, tu as une bicoque à remettre en état. Tu as passé l'âge de passer outre tes responsabilités ! La demoiselle secoua la tête pour reprendre ses esprits, et reprit sagement la direction... du stand de tir.
Rha tu n'as aucune volonté ! Tout au fond de son crâne, la petite voix de la raison tentait de se faire entendre, noyée sous les idées dangereuses, complètement irresponsables et terriblement tentantes que la jeune fille chérissait tant. Chassant bien vite cette pensée de son esprit, Sheo examina les dernières flèches laissées sur la cible, et ne pu retenir un nouveau sifflement d'admiration. Ça, c'était un joli score ! S'armant de son arc habituel, elle décocha à son tour quelques flèches. Trop imprécises. Elle recommença ainsi l'opération plusieurs fois, toujours sans résultats. La jeune rousse fronça les sourcils. On la battrait ? Hors de question ! Elle tira une nouvelle salve de flèches, qui ne suffirent toujours pas à battre ce nouveau record. A cet instant, quelque chose dans ses yeux changea subitement. La naïveté habituelle de son regard laissa place à une détermination farouche, et sur ses lèvres se dessina un sourire étrange. Non. Elle ne se laisserait pas battre comme cela. D'un geste particulièrement vif, elle empoigna une flèche et mis en joue. Durant le court instant de flottement qui s'en suivit, son sourire s'agrandit en une expression décidée, et elle lâcha la corde. La première flèche siffla dans l'air, et eut à peine le temps d'arriver que déjà elle en avait saisie une autre, visant minutieusement. Elle tira ainsi six coups, aveugle de tout ce qui pouvait se passer autour d'elle à cet instant, avant de reposer doucement l'arc au sol, et de retrouver la candeur de son visage.
Nul doute, elle avait à faire à de redoutables adversaires.