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Au brin d'herbe, herboristerie de Péronne
27 novembre 1458
Evangeline
Evangeline sortit du bureau de la bourgmestre, ravie d'être en règle pour ouvrir son herboristerie.
Elle avait reçu ces enseignements en matière de remèdes de sa grand mère, elle-même herboriste. Elle avait grandi avec cette dernière dans un lieu reculé du comté. Evidemment elle avait l'occasion d'aller à Péronne, village le plus proche de la maison de sa grand mère, mais il faut bien avouer qu'Evangeline avait passé une grande partie de sa vie seule, éloigné de tous et de tout le monde. A la mort de sa grand mère, elle décida de quitter sa petite maison et de s'installer à Péronne.
Elle n'était pas vilaine comme jeune fille, mais plutôt timide.
Elle était ravie de mettre son savoir au service des péronnais, et fut d'ailleurs étonné de voir qu'il n'y en avait pas déjà une.
Elle arriva à sa boutique où elle avait déjà commencé à ranger ses bocaux d'herbes et autres ingrédients nécessaire à la préparation de remède.
Une fois que tout fut installé, elle écrivit sur un parchemin
Recherche d'infirmière volontaire pour soigner et aider les péronnais en difficulté, afin de transformer l'herboristerie en dispensaire.
Elle accrocha le parchemin sur la porte en espérant qu'une infirmière se dévouerait.
Elle sortit et regarda son échoppe et ne put réprimer un sourire de satisfaction. Elle rentra, en espérant que son initiative servirait à Péronne
Dame Frénégonde
Pourquoi n'avait-elle jamais de temps lorsqu'elle en avait besoin?
La jeune bourgmestre était furieuse car depuis l'ouverture de l'herboristerie elle n'avait pas pu y passer pour saluer la sympathique Evangeline.
Elle jouait avec sa plume accoudée à son bureau, l'esprit peu enclin à la réflexion. Elle avait envie de sortir, de voir du monde et piquée de curiosité se rendre compte de cette nouvelle boutique.
C'était décidé! D'un élan elle bondit de son siège et enfila sa cape, laissant tomber sa plume à terre et les parchemins grimés.
Elle claqua la porte de son bureau et se mit à arpenter les ruelles enneigées de sa ville. Il faisait un froid glacial, ses joues commençaient déjà à se rougir et malgré sa grande envie de papoter, la rousse accélérait le pas en direction de l'herboristerie : Un virage à gauche, une ligne droite, contournement de la grand- place, la jeune femme arriva enfin devant la devanture. Elle inspecta un instant, agitant ses émeraudes pour scruter le moindre détail et satisfaite toqua et entra dans la boutique.
L'intérieur plut à la Péronnaise qui, un sourire aux lèvres ne cessait d'observer. Elle aimait ces endroits chargés d'odeurs sauvages, ces étagères soutenant de multiples bocaux, puis il fallait l'avouer la propriétaire des lieux avait bon goût et aimait l'ordre.
La rousse s'avança donc au centre et fit part de sa présence:
"Dame Evangeline, vous êtes là? C'est Frénégonde la Bourgmestre."
Evangeline
Evangeline était occupée à préparer quelques décoctions générallement demandées par les gens notamment contre les rhumes, maux de tetes et autres maux fréquents.
Elle se demandait si sa boutique était aussi utile qu'elle le croyait au départ. Les Péronnais étaient apparemment de santé robuste. Tant mieux pour eux, mais du coup son herboristerie ne tournait pas beaucoup. De plus aucune infirmière n'avait répondu à sa demande. Mais Evangeline n'était pas du genre à abandonner et elle était certaine que son savoir pourrait un jour servir à quelqu'un.
Plongée dans ses pensées, elle entendit la porte de la boutique s'ouvrir et une voix s'annoncant comme étant celle de la bourgmestre. Elle sortit de l'arrière boutique pour l'acceuillir d'un sourire chaleureux.
Bonjour madame la bourgmestre! Comment allez vous ? Je suis contente de vous voir. En quoi puis-je vous aider ?
Sheo
La petite rousse était d'humeur ronchon, ce matin là. Pour la bonne raison que "ce matin là" était un matin. Il n'en fallait pas plus à la demoiselle pour ruminer ses contrariétés du moment. Les cochons lui en faisaient voir de toutes les couleurs, elle n'avait plus un seul linge propre à force de patauger dans la boue pour leur faire entendre raison, et depuis qu'ils étaient là, la taverne était devenue un vague concept qu'elle n'arrivait plus vraiment à se représenter. Impossible dans ces conditions de se lier d'amitié avec qui que ce soit. Et quoi de pire, le matin, que de n'avoir personne pour vous entendre bougonner ?
Et puis il faisait froid. Et puis elle était fatiguée. Et puis elle n'avait pas envie de sortir. Oui voila, elle allait rester là, sous la couette, et elle ressortirait quand reviendrait le printemps. Elle était une jeune fille courageuse, engagée dans un combat sans merci contre le mauvais temps, assumant ses opinions au péril de sa vie, ou presque, et elle comptait bien montrer à la face du monde combien elle luttait activement contre ce fléau, en restant sous ses couvertures jusqu'à ce qu'il abdique. Sus à l'ennemi !
Un souffle de vent plus fort que les autres fit soudainement claquer le volet contre le mur, et le paysage blanc se découvrit à la rouquine encore ensommeillée, qui se releva brusquement.
Il neige ???
Un sourire étira enfin les lèvres bougonnes, tandis qu'elle sautait hors de sa paillasse.
Il neige !!!
Oubliés, les cochons, oublié, le froid, la jeune fille sautait d'un bout à l'autre de la pièce pour attiser le feu de la cheminée, avaler rapidement un bol de lait, mettre rapidement un châle, et sortir en trombe dans le décor encore tout scintillant du matin.
Il ne lui fallu pas bien longtemps pour arriver sur la Grande Place de Péronne, et apercevoir l'immense sapin qui trônait en son centre. Comprenant rapidement le principe, elle fouilla ses poches à la recherche d'un objet à ajouter à son tour au conifère... Et ne trouva qu'un bout de ficelle, et un petit caillou tout rond qui lui avait tapé dans l'œil un jour de ballade. Voila qui n'était pas très concluant, et elle n'avait même pas suffisamment d'écus pour acheter une véritable décoration à la forge... Lui revint alors en mémoire un Noël, alors qu'elle était encore toute petite, où elle avait trouvé sur le chemin de la maison une châtaigne, encore enveloppée de sa coque. Émerveillée par cette drôle de bête toute ronde et toute piquante, elle l'avait gardée avec elle pendant des jours, refusant obstinément de s'en séparer, même pour dormir ou se laver, ce qui lui avait valu le surnom de "châtaigne" durant tout l'hiver, cette année là. Quelques jours avant Noël, la petite boule piquante avait été soigneusement attachée au sapin par sa mère, sous le regard attentif de la petite tête rousse. Voila ce qu'elle accrocherait, sur le sapin de Péronne !
Sitôt l'idée germée, la jeune fille se mit à courir en direction de la toute nouvelle herboristerie, où elle espérait trouver la perle rare, parmi les nombreux ingrédients des remèdes. Arrivée sur place, à bout de souffle et le nez rougi par le froid, elle aperçu la bourgmestre, en pleine discussion avec la jeune femme qui tenait la boutique. Encore toute joyeuse de voir toute cette neige recouvrir le paysage, elle lança un tonitruant et enthousiaste "Bonjour !", puis attendit son tour, se frottant les mains pour les réchauffer.
Dame Frénégonde
"Ah vous voilà chère Evangeline!"
La jeune bourgmestre salua la jeune fille par un gracieux hochement de tête tout en souriant.
"Je suis bien contente moi aussi et je tenais à m'excuser pour ce retard de visite. Je n'avais pas une minute à moi."
Puis sur un ton taquin, un éclair de malice au fond des émeraudes
"Mais l'envie de venir visiter votre herboristerie fut la plus forte."
Un petit rire étouffé, complice avec Evangeline et la rousse admira une fois de plus la boutique.
"Vous avez fait un excellent travail de décoration et de rangement, je vous félicite.
Mais avez-vous des visiteurs au moins? Car Péronne a un mal fou à sortir de sa torpeur je ne vous le cache point."
Puis la rousse eut une envie soudaine : une bonne infusion concoctée par une main experte avec des plantes saines. Avec ce froid rien de plus revigorant et de sympathique pour papoter un peu.
"Eh bien serais-je impolie si je réclamais une infusion?
Oh quelque chose de très simple juste pour le plaisir de boire chaud.Puis nous pourrons discuter un peu, enfin si vous avez du temps cela va de soi."
Alors qu'elle attendait la réponse de son interlocutrice, un courant d'air glacé s'infiltra dans la pièce emmenant avec lui un "bonjour" tonique et familier.
Frénégonde se retourna et reconnut Sheo. Cela faisait bien longtemps qu'elle ne l'avait pas revu!
"Oh Sheo en voilà une surprise! Bien le bonjour."
Evangeline
Evangeline était ravie de voir la bourgmestre. Ele la trouvait très gentille et agréable.
Evidemment je comprends bien ne vous inquiétez. vous devez être débordée. Et c'est gentil de prendre le temps de venir me voir ca me touche beaucoup.
Evangeline fut à nouveau touchée lorsque la mairesse la félicita pour sa boutique et la remercia pour les compliments.
Merci beaucoup j'ai essayé de la rendre accueillante. A vrai dire vous êtes la première à venir dans la boutique. Mais c'est une bonne chose ça veut dire que les péronnais sont en bonne santé. Et puis sortir par ce temps, il faut vraiment avoir la foi.
Evangeline sourit. Lorsque Frénégonde lui demanda quelque chose de chaud pour qu'elles aient l'occasion de discuter, elle se sentit bête de ne pas y avoir pensé elle même . Elle avait justement un service à thé, et des plantes à infusion, notamment de la vervein, du thé vert, et de la camomille. Elle alla en arrière boutique pour chauffer de l'eau et préparer les différentes plantes à infuser pour les proposer à Frénégonde.
Quand elle revint avec l'eau et les plantes à infuser, une autre femme était entrée. Elle avait l'air enthousiaste et de bonne humeur.
Evangeline l'accueillit d'un chaleureux "Bonjour, dame. Bienvenue dans mon herboristerie. Je suis Evangeline"
Elle posa le service à thé, l'eau chaude et les plantes sur le comptoir.
En quoi puis-je vous aider, dame ? Souhaitez vous une tasse de thé? Et vous, Frénégonde? Vous préférez le thé, la camomille ou la verveine.
Sheo
Grand sourire adressé à Dame Frénégonde, puis à Evangeline, tandis que d'un œil, elle observait avec envie les bocaux multicolores qui ornaient la pièce tout autour d'elle. Dans l'air flottait un agréable mélange épicé d'odeurs. Toute la salle était comme décorée pour Noël, parée de couleurs chatoyantes, emplie d'agréables parfums. Elle s'imagina la jeune demoiselle fêter ici la fin de l'année entourée de ses proches, dans cette ambiance intimiste, et l'envia. Elle mourrait d'envie d'observer chaque bocal, sentir celui-ci, inspecter celui-là, peut-être même goûter ce troisième, d'une étrange couleur.
Sans s'en rendre compte, elle s'était approchée de l'étagère, qu'elle observait maintenant, intriguée, ayant complètement oublié la présence des deux jeunes femmes.
Ce fut la proposition de l'herboriste qui la tira de ses réflexions, alors que Sheo s'amusait à observer la salle déformée au travers de l'un des flacons.
Un thé ?
La rouquine releva les yeux, et les posa timidement sur la jeune femme. C'est qu'elle n'avait plus tellement l'habitude de se voir offrir à boire, depuis que Lalys avait déserté le coin. Durant une seconde, un sentiment de panique l'envahit. Et si elle n'avait aucune conversation ? Et si elle faisait mauvaise impression, qu'on ne la voyait pas comme elle était ? Ou pire encore : et si on la voyait exactement telle qu'elle était ?
Se reprenant, et chassant ces pensées de son esprit, la jeune fille esquissa un sourire, et hocha la tête.
Et bien, euh... Pourquoi pas, oui.
Réalisant alors qu'elle n'avait toujours pas expliqué pourquoi elle était là, elle s'empressa d'ajouter :
Oh, euh... J'aurai voulu savoir si vous auriez... Et bien... hum... une châtaigne. Avec sa coque. Dans vos réserves, peut-être... C'est pour...
Elle s'interrompit, prenant conscience au fil des mots du ridicule de sa demande. Un nouveau vent de panique vint lui chatouiller la colonne vertébrale.
Dame Frénégonde
"Oh eh bien j'opte pour la camomille car je sais les vertus apaisantes qu'elle dégage."
S'installant au comptoir et humant avec plaisir les effluves sauvages, Frénégonde laissa la parole à Sheo et l'écouta donner la raison de sa visite.
La requête, peu banale il faut l'avouer fit sourire la rousse. Pourquoi cette jeune rouquine avait un besoin urgent de châtaigne?
Trop curieuse elle ne put résister à l'envie de lui demander:
"Une châtaigne? En cette saison? Voilà qui est amusant.
Vous commencez à préparer des provisions pour l'hiver qui s'annonce?"
Elle scruta la jeune fille avec une pointe de malice et un sourire en coin.
Evangeline
Evangeline servit donc les deux jeunes femmes selon leur réponse, puis elle regarde la jolie rousse avec étonnement. Elle décela une légère gêne chez la jeune femme. Tout en la servant elle finit la phrase qui la faisait bégayer :
Oui une chataigne pour faire le plein de vitamines et de protéines avant l'hiver, lui dit-elle en souriant. Vous avez bien raison, car l'hiver s'annonce rude. Mais vous devriez en prendre plusieurs ^^
Une fois qu'elle eut servie les infusions à ses clientes, Evangeline s'en servit une et profita de la chaleur réconfortante du thé vert. Pendant quelques secondes, elle se laissa hypnotiser par la neige qui tombait dehors.
Vous vous rendez compte qu'il neige déjà! Ca me parait bien tôt pour la saison. je veux bien croire que je ne vois pas le temps passer mais tout de même! On est début décembre et ça fait bien une semaine voire deux qu'il neige. L'hiver va être long à ce rythme là. J'espère vraiment que ça ne va pas créer une épidemie de grippe parce que les températures sont idéales pour ça.
Sheo
Un grand bol d'infusion bouillante au creux des mains, quelques flocons de neige au dehors, et une suave odeur d'épices l'enlaçant confortablement, et le monde pouvait s'écrouler à l'extérieur sans qu'elle ne s'en inquiète. Le monde, excepté la taverne. Faut rien exagérer.
Sa demande avait visiblement éveillé la curiosité de la bourgmestre, qui observait malicieusement la jeune fille, un sourire au coin des lèvres.
Piégée. Voila qu'on attendait une réponse d'elle. Il allait lui falloir se résoudre à expliquer qu'elle était venue ici chercher un fruit dont la saison prenait fin, dans l'unique but de l'accrocher à un arbre, et cela parce qu'un souvenir incongru lui était revenu en mémoire alors qu'elle cherchait une idée. Pas brillant. Il lui faudrait avoir drôlement de répartie, pour faire passer ça à peu près dignement. La demoiselle se redressa. Il ne serait pas dit qu'elle se laisserait intimider. Elle assumait tout, n'avait honte de rien, et c'est le menton fier et relevé qu'elle raconterait son id...
Oui une chataigne pour faire le plein de vitamines et de protéines avant l'hiver
Oh. Après tout... Elle ne voulait pas leur gâcher la surprise...
Adressant un petit sourire à Evangeline qui venait de lui sauver la mise, Sheo la remercia, et lui remis quelques piécettes en échange des précieux fruits. Elle savait déjà lequel d'entre eux elle choisirait. Tout petit, tout rond, tout piquant, la rouquine en reprendrait presque sa vieille manie enfantine. Juste à côté d'elle, la discussion reprit, mais les mots ne lui parvenaient plus vraiment. Seul le son réconfortant des voix des deux jeunes femmes la berçait doucement, tandis qu'elle observait nonchalamment au dehors la valse des flocons rythmée par le vent. De temps à autre, elle buvait une petite gorgée de thé, et posait son regard sur les demoiselles, pour qui elle eut soudain une profonde affection.
C'était un matin.
Pourtant, du fond de son siège, Sheo souriait.
.
Le lavoir
13 octobre 1458
Dame Frénégonde
Premières nuits automnales, premiers frissons sous une sphère argentée.
Frénégonde était lasse de sa vie sans rebondissement, de ses jours monotones, de cet avenir incertain. Elle retombait dans cette spirale infernale de mal-être quotidien, rongeant son cœur et son esprit. Pourtant elle avait réussi à remonter la pente grâce à l'aide et la présence précieuses de ses amis fidèles...Mais en vain... Un problème profond non résolu ne s'endort que pour peu de temps et refait toujours surface...
C'était dans cet état que la rousse, fragile fleur avait regagné le lavoir pour y déverser en totale solitude son amertume et sa souffrance. Noyées ainsi dans les flots joyeux d'une nostalgie aux souvenirs si doux.
Elle s'installa sur la margelle scrutant l'eau sombre docile et calme. La lune bien haute à cette heure reflétait son reflet... Pâle représentation de Frénégonde... Les traits tirés, les yeux humides, les épaules accablées...
Un frisson parcouru tout son être, machinalement elle frictionna ses bras sans quitter des yeux cette vision douloureuse. Que devenait-elle? Un fantôme rongé de regrets et de souffrance...Une marionnette répétant sans cesse les mêmes gestes.... Une femme insipide sans but précis...
Où était la fière Péronnaise d'antan? Que rien n'ébranlait, toujours souriante et au caractère d'acier?! Elle s'était laissée emprisonner dans un tourbillon de douleur, d'étapes insurmontables... Au point de se laisser étouffer par cette nouvelle créature si fragile et angoissée.
Remontant ses jambes elle posa son menton sur ses genoux, l'esprit ailleurs, la gorge serrée...
Sheo
Allongée sur sa paillasse, les yeux grands ouverts, Sheo attendait.
Attendait quoi ? Elle ne le savait pas vraiment.
Le sommeil, avant tout. Elle tournait, et se retournait entre ses draps, naviguant entre une multitude de pensées, un fourmillement continu qui ne laissait que peu de place au repos.
Elle attendait... le déluge ? Pourquoi pas, après tout. Elle se voyait bien, luttant pour sa survie parmi les flots, vivant de palpitantes aventures avec les autres rescapés.
Elle attendait... l'amour ? Non. Certainement pas. Enfin tout dépendait du contexte. Peut-être un peu. Souvent en fait. D'accord, peut-être qu'elle attendait l'amour.
Elle attendait de trouver une famille, elle attendait Noël, elle attendait de rencontrer des gens qui bouleverseraient sa vie, elle attendait qu'il se passe quelque chose.
A vrai dire, elle attendait... de vivre. Tout simplement.
Brusquement, la jeune fille se leva de son lit. Elle était lasse d'attendre. D'un geste décidé, elle enfila un châle, et sortit.
La nuit était fraiche. L'automne était arrivé. Au bout de quelques minutes, les pas ralentirent. Elle se trouvait ridicule. Elle ne savait même pas ce qu'elle faisait là, à errer seule dans la nuit, sans même savoir où elle allait, comme ça. Sans même savoir pourquoi elle faisait cela. D'un geste lent, elle observa les alentours. Elle avait marché jusqu'au lavoir. Elle ignorait qu'il avait été restauré. Là, dans l'obscurité, elle aperçut la silhouette d'une jeune femme, qui lui tournait le dos, perdue dans ses pensées. Un peu gênée, Sheo rebroussa chemin, mais s'arrêta au bout de quelques pas, et jeta un nouveau regard par dessus son épaule. Elle avait l'air un peu triste. Ou peut-être juste mélancolique. La jeune fille resta quelques secondes sur place, hésitant sur la direction à prendre.
Elle attendait de vivre...
Après tout... Elle n'était peut-être pas obligée de rentrer si tôt. Se dirigeant tout doucement vers l'inconnue, elle s'assit à ses côtés, sans dire un mot. Elle n'eut pas besoin de tourner la tête pour reconnaitre la jeune femme qui l'avait accueillie, au tir à l'arc. Sheo n'avait jamais su vraiment quoi dire, face au vague à l'âme. Elle détestait les phrases bateau, pleines de faux bons sentiments, et qui finalement n'arrangeaient rien. Parce que souvent, il n'y avait juste rien à dire. Alors, simplement, elle murmura "Vous avez vu comme la nuit est belle, aujourd'hui ? On voit rarement tant d'étoiles...". Puis elle se tut, et lui sourit. Tout simplement.
Dame Frénégonde
Un immense flot se déversait sur les joues de Frénégonde, impossible de retenir cette souffrance qui depuis des jours la torturait.
La vue brouillée, elle ne distinguait plus ce reflet si douloureux et à y réfléchir cela n'était que mieux...
Une voix, semblant sortir de son inconscient se mit à lui parler. Au départ elle ne comprit pas que Sheo était à ses côtés, trop concentrée sur sa personne et l'esprit trop embrumé. C'est lorsque la fine silhouette se dessina dans l'eau sombre, que la rousse prit conscience qu'elle n'était pas seule.
Elle essaya de se reprendre, renifla un bon coup, essuya d'un revers de main les larmes qui creusaient des sillons sur son visage et leva les yeux sur la jeune fille.
"Oh Sheo bonsoir...Les étoiles?"
Elle se mit alors à scruter le ciel, somptueuse couverture noire incrustée de mille paillettes. Elle laissa échapper un petit rire nerveux
"Voyez-vous malgré sa splendeur je n'avais même pas pris la peine de l'admirer..."
Quel beau spectacle offrait la bourgmestre de Péronne à ses villageois! Une femme accablée de chagrin, en totale détresse, il y avait mieux pour représenter le village... Pourtant Frénégonde était le genre de personne à cacher ses faiblesses, mais là cela lui était impossible... Elle essayait de sourire mais ses lèvres tremblaient, elle n'arrivait pas à soutenir ce regard pourtant bienveillant.
Alors elle replongea ses émeraudes dans la profondeur de l'eau et ne posa qu'une question à la jolie Sheo
"Pensez-vous chère Sheo que la vie vaut d'être vécue?"
Sheo
Les larmes roulaient sur les joues de la Péronnaise. Une pour la lassitude. Une pour la déception. Une pour l'amertume.
Pour la toute première fois, Sheo n'avait plus face à elle la bourgmestre, mais bien la femme qui se cachait derrière. Un tout autre visage, plus sensible, plus humain, s'offrait à elle. Et elle fut troublée par la vision de ce petit bout de femme en détresse. A son tour, la jeune fille plongea son regard dans l'eau du lavoir.
Pensez-vous chère Sheo que la vie vaut d'être vécue?
La voix de la jeune femme la sortit brusquement de ses pensées. La rouquine releva un instant les yeux vers la bourgmestre, mais celle-ci avait gardé son regard fixé sur les eaux sombres. Sheo se demanda si la question lui était réellement adressée, ou si elle avait murmuré ça pour elle-même.
La vie vaut-elle d'être vécue...
A dire vrai, elle ne se posait pas vraiment la question, la jeunette. Elle n'avait pas plus peur de la mort qu'elle ne détestait la vie. Pour tout dire, elle ne voyait l'existence que comme une situation provisoire. Situation dont elle comptait bien profiter; et si un jour elle s'en lassait... Et bien elle choisirait de l'arêter, tout simplement. Drôles de pensées, pour une jeune fille de son âge. Mais Sheo était désespérément insouciante, ne voyait d'importance nulle part, et n'avait globalement aucune notion du danger. Alors la mort... Elle en faisait presque une anecdote.
Nouveau regard en direction de Frénégonde.
Oui mais voila. Face à elle, une jeune femme, façonnée par son histoire, se posait des questions sur le sens de tout cela. Et à cet instant seulement, Sheo compris que cela pouvait avoir une importance.
Je crois... Je crois que c'est à nous de faire en sorte que notre vie en vaille la peine.
Elle sourit à nouveau, et s'imagina ce que la jeune rousse pouvait bien désirer, tout au fond d'elle. Ce qui pourrait faire que sa vie vaille réellement la peine d'être vécue. L'amour, peut-être. Ou bien le sentiment d'appartenir à une famille, le soir au coin du feu. Peut-être une vie d'aventures, d'expériences nouvelles, de combats et de surprises. Ou peut-être au contraire juste un quotidien serein et heureux, entouré d'amis. Probablement un mélange de tout cela.
D'un seul mouvement, la jeune fille bondit sur ses pieds.
Et si vous faisiez ça, maintenant, dès ce soir ? Une vie de roman ! On pourrait... on pourrait aller boire un verre dans une taverne, pour commencer ! Oh, et puis rencontrer des gens ! Plein de gens ! Et puis voyager ! Regarder les étoiles, aussi ! Se disputer avec d'autres, un peu, parce que ça fait toujours du bien, et puis se réconcilier ! Vous pourriez inviter vos meilleurs amis, et jouer au ramponneau, dans la chaleur d'une cheminée, et sous les effluves d'un bon repas ! Ou bien vous pourriez naviguer ! Quand je serai capitaine, je vous engagerai sur mon bateau, et on parcourra les mers, chargés de tonneaux de rhum, pendant que...
Les deux bras écartés, sautillant sur le bord du lavoir, elle était partie dans ses rêves enfantins d'aventures, la Sheo ! Bien loin de sa petite vie tranquille, bien loin du lavoir, et bien loin... du rebord, sur lequel son pied buta. Le vol plané la fit atterrir droit dans l'eau !
Ressortant pitoyablement, trempée, les cheveux collés à son visage, elle croisa le regard de Dame Fréné, et se mit à rire.
D'accord, la navigation, ce n'est peut-être pas une bonne idée...
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