13 octobre 1458
Dame Frénégonde
Sheo
Allongée sur sa paillasse, les yeux grands ouverts, Sheo attendait.
Attendait quoi ? Elle ne le savait pas vraiment.
Le sommeil, avant tout. Elle tournait, et se retournait entre ses draps, naviguant entre une multitude de pensées, un fourmillement continu qui ne laissait que peu de place au repos.
Elle attendait... le déluge ? Pourquoi pas, après tout. Elle se voyait bien, luttant pour sa survie parmi les flots, vivant de palpitantes aventures avec les autres rescapés.
Elle attendait... l'amour ? Non. Certainement pas. Enfin tout dépendait du contexte. Peut-être un peu. Souvent en fait. D'accord, peut-être qu'elle attendait l'amour.
Elle attendait de trouver une famille, elle attendait Noël, elle attendait de rencontrer des gens qui bouleverseraient sa vie, elle attendait qu'il se passe quelque chose.
A vrai dire, elle attendait... de vivre. Tout simplement.
Brusquement, la jeune fille se leva de son lit. Elle était lasse d'attendre. D'un geste décidé, elle enfila un châle, et sortit.
La nuit était fraiche. L'automne était arrivé. Au bout de quelques minutes, les pas ralentirent. Elle se trouvait ridicule. Elle ne savait même pas ce qu'elle faisait là, à errer seule dans la nuit, sans même savoir où elle allait, comme ça. Sans même savoir pourquoi elle faisait cela. D'un geste lent, elle observa les alentours. Elle avait marché jusqu'au lavoir. Elle ignorait qu'il avait été restauré. Là, dans l'obscurité, elle aperçut la silhouette d'une jeune femme, qui lui tournait le dos, perdue dans ses pensées. Un peu gênée, Sheo rebroussa chemin, mais s'arrêta au bout de quelques pas, et jeta un nouveau regard par dessus son épaule. Elle avait l'air un peu triste. Ou peut-être juste mélancolique. La jeune fille resta quelques secondes sur place, hésitant sur la direction à prendre.
Elle attendait de vivre...
Après tout... Elle n'était peut-être pas obligée de rentrer si tôt. Se dirigeant tout doucement vers l'inconnue, elle s'assit à ses côtés, sans dire un mot. Elle n'eut pas besoin de tourner la tête pour reconnaitre la jeune femme qui l'avait accueillie, au tir à l'arc. Sheo n'avait jamais su vraiment quoi dire, face au vague à l'âme. Elle détestait les phrases bateau, pleines de faux bons sentiments, et qui finalement n'arrangeaient rien. Parce que souvent, il n'y avait juste rien à dire. Alors, simplement, elle murmura "Vous avez vu comme la nuit est belle, aujourd'hui ? On voit rarement tant d'étoiles...". Puis elle se tut, et lui sourit. Tout simplement.
Dame Frénégonde
Sheo
Les larmes roulaient sur les joues de la Péronnaise. Une pour la lassitude. Une pour la déception. Une pour l'amertume.
Pour la toute première fois, Sheo n'avait plus face à elle la bourgmestre, mais bien la femme qui se cachait derrière. Un tout autre visage, plus sensible, plus humain, s'offrait à elle. Et elle fut troublée par la vision de ce petit bout de femme en détresse. A son tour, la jeune fille plongea son regard dans l'eau du lavoir.
Pensez-vous chère Sheo que la vie vaut d'être vécue?
La voix de la jeune femme la sortit brusquement de ses pensées. La rouquine releva un instant les yeux vers la bourgmestre, mais celle-ci avait gardé son regard fixé sur les eaux sombres. Sheo se demanda si la question lui était réellement adressée, ou si elle avait murmuré ça pour elle-même.
La vie vaut-elle d'être vécue...
A dire vrai, elle ne se posait pas vraiment la question, la jeunette. Elle n'avait pas plus peur de la mort qu'elle ne détestait la vie. Pour tout dire, elle ne voyait l'existence que comme une situation provisoire. Situation dont elle comptait bien profiter; et si un jour elle s'en lassait... Et bien elle choisirait de l'arêter, tout simplement. Drôles de pensées, pour une jeune fille de son âge. Mais Sheo était désespérément insouciante, ne voyait d'importance nulle part, et n'avait globalement aucune notion du danger. Alors la mort... Elle en faisait presque une anecdote.
Nouveau regard en direction de Frénégonde.
Oui mais voila. Face à elle, une jeune femme, façonnée par son histoire, se posait des questions sur le sens de tout cela. Et à cet instant seulement, Sheo compris que cela pouvait avoir une importance.
Je crois... Je crois que c'est à nous de faire en sorte que notre vie en vaille la peine.
Elle sourit à nouveau, et s'imagina ce que la jeune rousse pouvait bien désirer, tout au fond d'elle. Ce qui pourrait faire que sa vie vaille réellement la peine d'être vécue. L'amour, peut-être. Ou bien le sentiment d'appartenir à une famille, le soir au coin du feu. Peut-être une vie d'aventures, d'expériences nouvelles, de combats et de surprises. Ou peut-être au contraire juste un quotidien serein et heureux, entouré d'amis. Probablement un mélange de tout cela.
D'un seul mouvement, la jeune fille bondit sur ses pieds.
Et si vous faisiez ça, maintenant, dès ce soir ? Une vie de roman ! On pourrait... on pourrait aller boire un verre dans une taverne, pour commencer ! Oh, et puis rencontrer des gens ! Plein de gens ! Et puis voyager ! Regarder les étoiles, aussi ! Se disputer avec d'autres, un peu, parce que ça fait toujours du bien, et puis se réconcilier ! Vous pourriez inviter vos meilleurs amis, et jouer au ramponneau, dans la chaleur d'une cheminée, et sous les effluves d'un bon repas ! Ou bien vous pourriez naviguer ! Quand je serai capitaine, je vous engagerai sur mon bateau, et on parcourra les mers, chargés de tonneaux de rhum, pendant que...
Les deux bras écartés, sautillant sur le bord du lavoir, elle était partie dans ses rêves enfantins d'aventures, la Sheo ! Bien loin de sa petite vie tranquille, bien loin du lavoir, et bien loin... du rebord, sur lequel son pied buta. Le vol plané la fit atterrir droit dans l'eau !
Ressortant pitoyablement, trempée, les cheveux collés à son visage, elle croisa le regard de Dame Fréné, et se mit à rire.
D'accord, la navigation, ce n'est peut-être pas une bonne idée...
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