27 novembre 1458
Evangeline
Dame Frénégonde
Evangeline
Sheo
La petite rousse était d'humeur ronchon, ce matin là. Pour la bonne raison que "ce matin là" était un matin. Il n'en fallait pas plus à la demoiselle pour ruminer ses contrariétés du moment. Les cochons lui en faisaient voir de toutes les couleurs, elle n'avait plus un seul linge propre à force de patauger dans la boue pour leur faire entendre raison, et depuis qu'ils étaient là, la taverne était devenue un vague concept qu'elle n'arrivait plus vraiment à se représenter. Impossible dans ces conditions de se lier d'amitié avec qui que ce soit. Et quoi de pire, le matin, que de n'avoir personne pour vous entendre bougonner ?
Et puis il faisait froid. Et puis elle était fatiguée. Et puis elle n'avait pas envie de sortir. Oui voila, elle allait rester là, sous la couette, et elle ressortirait quand reviendrait le printemps. Elle était une jeune fille courageuse, engagée dans un combat sans merci contre le mauvais temps, assumant ses opinions au péril de sa vie, ou presque, et elle comptait bien montrer à la face du monde combien elle luttait activement contre ce fléau, en restant sous ses couvertures jusqu'à ce qu'il abdique. Sus à l'ennemi !
Un souffle de vent plus fort que les autres fit soudainement claquer le volet contre le mur, et le paysage blanc se découvrit à la rouquine encore ensommeillée, qui se releva brusquement.
Il neige ???
Un sourire étira enfin les lèvres bougonnes, tandis qu'elle sautait hors de sa paillasse.
Il neige !!!
Oubliés, les cochons, oublié, le froid, la jeune fille sautait d'un bout à l'autre de la pièce pour attiser le feu de la cheminée, avaler rapidement un bol de lait, mettre rapidement un châle, et sortir en trombe dans le décor encore tout scintillant du matin.
Il ne lui fallu pas bien longtemps pour arriver sur la Grande Place de Péronne, et apercevoir l'immense sapin qui trônait en son centre. Comprenant rapidement le principe, elle fouilla ses poches à la recherche d'un objet à ajouter à son tour au conifère... Et ne trouva qu'un bout de ficelle, et un petit caillou tout rond qui lui avait tapé dans l'œil un jour de ballade. Voila qui n'était pas très concluant, et elle n'avait même pas suffisamment d'écus pour acheter une véritable décoration à la forge... Lui revint alors en mémoire un Noël, alors qu'elle était encore toute petite, où elle avait trouvé sur le chemin de la maison une châtaigne, encore enveloppée de sa coque. Émerveillée par cette drôle de bête toute ronde et toute piquante, elle l'avait gardée avec elle pendant des jours, refusant obstinément de s'en séparer, même pour dormir ou se laver, ce qui lui avait valu le surnom de "châtaigne" durant tout l'hiver, cette année là. Quelques jours avant Noël, la petite boule piquante avait été soigneusement attachée au sapin par sa mère, sous le regard attentif de la petite tête rousse. Voila ce qu'elle accrocherait, sur le sapin de Péronne !
Sitôt l'idée germée, la jeune fille se mit à courir en direction de la toute nouvelle herboristerie, où elle espérait trouver la perle rare, parmi les nombreux ingrédients des remèdes. Arrivée sur place, à bout de souffle et le nez rougi par le froid, elle aperçu la bourgmestre, en pleine discussion avec la jeune femme qui tenait la boutique. Encore toute joyeuse de voir toute cette neige recouvrir le paysage, elle lança un tonitruant et enthousiaste "Bonjour !", puis attendit son tour, se frottant les mains pour les réchauffer.
Dame Frénégonde
Evangeline
Sheo
Grand sourire adressé à Dame Frénégonde, puis à Evangeline, tandis que d'un œil, elle observait avec envie les bocaux multicolores qui ornaient la pièce tout autour d'elle. Dans l'air flottait un agréable mélange épicé d'odeurs. Toute la salle était comme décorée pour Noël, parée de couleurs chatoyantes, emplie d'agréables parfums. Elle s'imagina la jeune demoiselle fêter ici la fin de l'année entourée de ses proches, dans cette ambiance intimiste, et l'envia. Elle mourrait d'envie d'observer chaque bocal, sentir celui-ci, inspecter celui-là, peut-être même goûter ce troisième, d'une étrange couleur.
Sans s'en rendre compte, elle s'était approchée de l'étagère, qu'elle observait maintenant, intriguée, ayant complètement oublié la présence des deux jeunes femmes.
Ce fut la proposition de l'herboriste qui la tira de ses réflexions, alors que Sheo s'amusait à observer la salle déformée au travers de l'un des flacons.
Un thé ?
La rouquine releva les yeux, et les posa timidement sur la jeune femme. C'est qu'elle n'avait plus tellement l'habitude de se voir offrir à boire, depuis que Lalys avait déserté le coin. Durant une seconde, un sentiment de panique l'envahit. Et si elle n'avait aucune conversation ? Et si elle faisait mauvaise impression, qu'on ne la voyait pas comme elle était ? Ou pire encore : et si on la voyait exactement telle qu'elle était ?
Se reprenant, et chassant ces pensées de son esprit, la jeune fille esquissa un sourire, et hocha la tête.
Et bien, euh... Pourquoi pas, oui.
Réalisant alors qu'elle n'avait toujours pas expliqué pourquoi elle était là, elle s'empressa d'ajouter :
Oh, euh... J'aurai voulu savoir si vous auriez... Et bien... hum... une châtaigne. Avec sa coque. Dans vos réserves, peut-être... C'est pour...
Elle s'interrompit, prenant conscience au fil des mots du ridicule de sa demande. Un nouveau vent de panique vint lui chatouiller la colonne vertébrale.
Dame Frénégonde
Evangeline
Sheo
Un grand bol d'infusion bouillante au creux des mains, quelques flocons de neige au dehors, et une suave odeur d'épices l'enlaçant confortablement, et le monde pouvait s'écrouler à l'extérieur sans qu'elle ne s'en inquiète. Le monde, excepté la taverne. Faut rien exagérer.
Sa demande avait visiblement éveillé la curiosité de la bourgmestre, qui observait malicieusement la jeune fille, un sourire au coin des lèvres.
Piégée. Voila qu'on attendait une réponse d'elle. Il allait lui falloir se résoudre à expliquer qu'elle était venue ici chercher un fruit dont la saison prenait fin, dans l'unique but de l'accrocher à un arbre, et cela parce qu'un souvenir incongru lui était revenu en mémoire alors qu'elle cherchait une idée. Pas brillant. Il lui faudrait avoir drôlement de répartie, pour faire passer ça à peu près dignement. La demoiselle se redressa. Il ne serait pas dit qu'elle se laisserait intimider. Elle assumait tout, n'avait honte de rien, et c'est le menton fier et relevé qu'elle raconterait son id...
Oui une chataigne pour faire le plein de vitamines et de protéines avant l'hiver
Oh. Après tout... Elle ne voulait pas leur gâcher la surprise...
Adressant un petit sourire à Evangeline qui venait de lui sauver la mise, Sheo la remercia, et lui remis quelques piécettes en échange des précieux fruits. Elle savait déjà lequel d'entre eux elle choisirait. Tout petit, tout rond, tout piquant, la rouquine en reprendrait presque sa vieille manie enfantine. Juste à côté d'elle, la discussion reprit, mais les mots ne lui parvenaient plus vraiment. Seul le son réconfortant des voix des deux jeunes femmes la berçait doucement, tandis qu'elle observait nonchalamment au dehors la valse des flocons rythmée par le vent. De temps à autre, elle buvait une petite gorgée de thé, et posait son regard sur les demoiselles, pour qui elle eut soudain une profonde affection.
C'était un matin.
Pourtant, du fond de son siège, Sheo souriait.
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